Le Cheval Bleu
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Palmarès Prix d'Amérique

 

L'Amérique des Cracks

Cela se dit un peu comme l'âme des cracks...

 

 

Plus que l'Hambletonian, plus encore que l'Elitlop, le Prix d'Amérique garde bien vivant le pouvoir suprême de faire rêver les amoureux des diagonales idéales.

Au milieu des champions qui vont prendre le départ de cette nouvelle édition de la grande course, la présence fantasmagorique des meilleurs trotteurs de tous les temps s'impose. D'éblouissements rémanents en ombres portées, au coeur des autres chevaux, on ne voit plus qu'eux: les cracks! L'élégance d'Uranie, l'aisance de Gélinotte, la puissance de Bellino II...

Dessiné au singulier, chaque grand cheval acquiert une véritable dimension poétique. La piste de Vincennes s'anime de nos souvenirs! La pelote au front d'Ourasi, le jais d'Idéal du Gazeau, la queue en trompette d'Ozo... Non loin de là, le fier et superbe étalon noir Tidalium Pélo croise les listes blanches d'Une de Mai et de Queen L, la petite ballerine qui ne plie jamais la jambe.

Dans l'histoire du Trot, les cracks nous ont laissé leur marque indélébile et pour que la mise en scène soit parfaite, le pinceau figuratif a donné aux stars leur canne de Charlot, leur griffe populaire : des bandes bleues pour Idéal du Gazeau, un bonnet rouge pour Bellino II, des cloches et une peau de mouton blanches pour Ourasi.

Les élastiques... Les meilleurs trotteurs, les classiques, toutes générations confondues, barrent la largeur de la piste. Dans les tribunes, chaque spectateur tente de reconnaître dans cet éventail de poitrails éclatés par l'effort et d'encolures dressées dans le jaillissement du départ, son cheval, celui qui porte tous ses espoirs dans le Prix d'Amérique.

Une légère brume, porteuse d'images éblouissantes, traverse lentement les premiers mètres de la course. Souvenirs magiques des compétitions d'hier...

Rappelez-vous!

 

En 1993 et en 1994, Sea Cove est le plus vite sur jambes. Pleine piste puis la tête et... la corde! 1993, Sea Cove, repris et placé en position d'attente, se braque tout le long du parcours. Il finira quatrième de Queen L, juste derrière Vourasie. L'année suivante, un suspense incroyable, un scénario idéal pour trois chevaux d'exception : Vourasie et Queen L, chasseresses, traquant Sea Cove tout seul loin devant. 1994, Vincennes couronne Sea Cove, vainqueur de bout en bout, au terme d'une course de légende.

Les fantômes sympathiques de Roquépine et de Lurabo apparaissent sur la cendrée de Vincennes. Eux aussi aimaient prendre la tête et la corde. A l'extérieur du peloton, Tidalium Pelo frappe violemment le machefer. Noir sur noir. Telle à son habitude, la petite danseuse Queen L part posément. En dernière position.

Bientôt, les chevaux sortent du tournant et passent, spectaculaires, devant les tribunes bondées de Vincennes. Aquarelle exaltée, délicieusement mouvante!

Les plus belles courses de l'histoire...et leurs grands vaincus à l'endroit où tout reste encore possible. Des cracks quasiment invincibles tels Une de Mai ou Hadol du Vivier, des champions battus de peu comme les alezans Jiosco et Axius, le beau Ultra Ducal, l'excellent Mon Tourbillon, Vanina B et son fils turbulent Jorky, le cygne Fakir du Vivier.

1994, un frémissement parcourt l'audience. La course est déjà lancée. Seul devant, Sea Cove se détache de ses rivaux. Vourasie, elle, longe le peloton à l'extérieur.

Dans la descente, ça va très, très vite. Si beaucoup ont trouvé leur place, certains repositionnements demeurent célèbres. Souvenirs à la limite de la rupture! 1993, Ténor de Baune tente son come back deux ans après son triomphe. La descente puis le tournant de Joinville, unis par la perspective... La course se dessine : Ténor de Baune crève l'écran, Ukir de Jemma venu à son extérieur est repris et enferme Sea Cove. 1990, Pussy Cat prend le large pour une future belle troisième place derrière Ourasi. 1996, contrairement aux prévisions, le Cheval Volant "In The Air" Coktail Jet déroule son geste ample, seul en tête.

La plaine, 1994. C'est le moment unique! Sea Cove s'en va... Il prend trente, quarante mètres. Nul ne veut le suivre, nul ne peut le suivre. Ce qu'aucun cheval n'a jamais tenté, le fils de Bonefish va le réussir. Là-bas, au plus loin de l'hippodrome, l'encolure périscopique de Sea Cove, empereur de Vincennes, trotte à une allure folle le long de la corde blanche, loin devant tous les autres. A jamais dans nos mémoires, Sea Cove, tout seul dans la plaine, tel un phare illuminant Vincennes.

Voilà bientôt la montée, le domaine des Seigneurs. D'Uranie à Queila Gédé, de Jamin à Ténor de Baune, les plus grands champions s'y sont montrés les plus forts.

Travelling sur la tête de la course. Des flêches alezanes et baies zèbrent le bas du ciel et le décharné des arbres. Muscles saillants, encolures tendues, petits coups de tête, les meilleurs trotteurs font résonner la piste.

Plein cadre sur Vourasie, au même nez busqué que Gélinotte. Dans la montée, Vourasie, intraitable, simplement baie, simplement superbe, un air de famille dans le calme apparent, l'assurance et bien sûr le talent, verra venir à ses côtés le bel alezan mythique.

Image rémanente d'Ourasi, venu épauler sa petite soeur, l'espace d'un souvenir. Tous les deux, unis sur le même pied, tête contre tête, épaule contre épaule, toute puissance encore contenue. Dans l'espoir du cinquième Prix d'Amérique de Fleurasie, leur mère.

Tandis que dans les étoiles, Uranie dort comme un faon sur des lauriers éternels... Elle rêve à Gélinotte (par Kairos, un fils d'Uranie) la diva. Au prince Lurabo (par Ura, un fils de Gélinotte) et à son altesse "sereInissime" Ourasi (par Greyhound, un fils d'Ura).

Ourasi, un charisme fou, un geste d'une amplitude déconcertante, une présence sur scène inoubliable. Quand Ourasi trottait dans la montée à l'extérieur du leader, son aura extraordinaire faisait disparaître tout prétendant. Alors que les images de Potin d'Amour, de Permissionnaire, de Poroto et de son bonnet jaune s'enfoncent dans le machefer de Vincennes, l'empreinte du géant, cabotin et flegmatique, l'air de ne pas y toucher, persiste encore quelques instants puis... s'efface. C'est alors au tour de Gélinotte de venir très fort. Aérienne, l'immense championne prend le pouvoir, et s'en va, facile, vers un doublé de haut vol.

Beaucoup de blanc en tête sur une robe jais aurait tendance à vous rendre un cheval éminemment sympathique. Un petit air de clown, peut-être ! En plat, Subotica fut acclamé par les foules, Idéal du Gazeau, grâce à sa très longue carrière, lui, fut adulé. A l'instar d'Ourasi, Idéal créait l'émotion ; son brio, sa classe, son immense palmarès international en ont fait l'incassable maillon entre Bellino II et le fils de Greyhound.

Fondu entre Gélinotte et Idéal du Gazeau, pour une fulgurante accélération de ce dernier. Loin devant Jorky qui fait l'extérieur et part en contre en emmenant Classical Way. Perçant quelque brouillard, le jais gainé de bleu tape encore très fort la piste en machefer noir de notre mémoire.

Des nappes de brume, encore éparses mais de plus en plus nombreuses, encerclent le plateau de Gravelle. Roquépine et Lurabo, inflexibles, assurent le train.

1978, une clameur envahit les tribunes. Au prix d'un démarrage étourdissant, Grandpré vient de réaliser le K.O. parfait. Dans la montée, des mano à mano sont restés célèbres. 1980, Idéal du Gazeau et Hadol du Vivier se coupent mutuellement la gorge au profit d'Eléazar en embuscade.

1994, le grand frisson. Sea Cove avale la côte ; Queen L et Vourasie organisent la traque. L'écart reste impressionnant.

L'intersection des pistes et le tournant final. La course s'accélère encore ; les images affluent, se mêlent. En tête de la course, sans y être vraiment, Ourasi semble sourire. Pour cet épicurien, ce n'est pas encore le moment.

Ozo, Cancanière et Hymour se rapprochent. High Echelon, Ina Scot et Dart Hanover se cachent encore. Lurabo et Gélinotte contrôlent. Jamin et Bellino II pèsent de tout leur poids sur la course. Idéal du Gazeau, en quelques coups de tête, se donne. Grandpré et Sea Cove tiennent. Queen L et Delmonica Hanover virent au large. Une de Mai progresse avec Tidalium Pelo, mais soudain, s'accroche avec Vismie; la reine Une de Mai ne remportera jamais le Prix d'Amérique...

1993, dans le tournant final s'organise une somptueuse passation de pouvoir. Cinq champions en diagonale. De la corde vers l'extérieur : Ursulo de Crouay, Ténor de Baune, Sea Cove, Vourasie et Queen L. Le temps des superbes météores Ténor, Ultra Ducal et Verdict Gédé se termine. Voilà l'époque du triangle magique : Sea Cove, Vourasie, Queen L.

Et c'est l'emballage final ! Les années se confondent, s'oublient. Les chevaux de tête, sublimés, entrent dans la dernière ligne droite. Chacun selon son propre style, chacun selon le scénario qui le mit en lumière. Pour la victoire dans la plus belle course du monde.

Les oreilles couchées, sa petite pelote blanche tremblant sur chaque diagonale, les crins déployés, Ourasi enfin se donne. Déchirant et superbe comme un chorus de Coltrane, Ourasi ne touche plus terre.

A l'intérieur, le magnifique alezan, liste blanche en tête, Lurabo subit l'assaut d'Idéal du Gazeau ; Jorky est battu.

Somptueux, Tidalium Pelo porte sa tête dans les étoiles. Gélinotte semble toujours aussi facile et la féline Roquépine résiste le long de la corde, un ruban flottant au vent. Bellino II et Jamin sont toujours là, bien sûr. Avec Coktail Jet.

Lutin d'Isigny vient de prendre le pas sur Minou du Donjon et Mon Tourbillon. High Echelon pointe, Verdict Gédé repart. Susceptible, Queila Gédé ne cède pas.

Mais l'extérieur se rapproche vivement avec Uranie, légère et gracieuse, posée dans l'air comme une épée qui va faire mouche, avec la brune Ozo, belle et fière, la queue en trompette virevoltant dans les nuages, et aussi avec Cancanière, qui va de plus en plus vite.

Dans les tribunes, les spectateurs se penchent. Sous les clameurs, la danseuse Queen L vole littéralement et tout en dehors contre la lice, une bombe explose, c'est Delmonica Hanover !

Au centre de la piste, Ténor de Baune s'allonge, impérial. Magistral, Sea Cove, à la corde, tient toujours malgré l'étourdissant retour de Vourasie.

Tout le brouillard de l'Ile de France semble s'être soudain concentré sur les cent derniers mètres de la grande piste de Vincennes. Dans la même battue, les cracks s'engouffrent dans la ouate...

Qui aurait gagné ? Nul ne le saura jamais.

Vincent le Roy

 

 

Publié dans EQUUS-Les Chevaux. Photos Christian Richard